L'olive, je sentais bien que je n'allais pas pouvoir la louper. Une
croisière qui te promène confortablement de Mâcon en Arles, il faut imaginer
des pirouettes intellectuelles alambiquées pour éviter ce que j'appelle les
« tartes à la crèmes », ces poncifs un millier de fois éculés, mais qui font
tellement partie de décor que si on ne les utilise pas un tantisoit peu, on
passerait facilement pour ringard. Ils (les organisateurs de croisières, les tours
operators comme on dit si on veut paraître « up to date ») ont réussi à
escamoter le pont d'Avignon avec une subtilité qui me laisse sans voix, il faut
dire que l'image que j'en ai eu la première fois que je l'ai vu ne m'en a pas
laissé un souvenir ébloui, c'est un tout petit bout de pont, c'est sûr que ce
n'est pas la grande pyramide de Gyseh, mais enfin c'est un ensemble
architectural particulier (comme disent savamment les guides professionnels
et assermentés), qui devrait retenir l'attention, ne serait-ce qu'à cause de la
célèbre chanson qui y est accrochée. Le Sphynx n'a pas sa chanson, le Taj
Mahal non plus, peut-être un peu les jardins de Babylone avec Jean Sablon
(mais qui connaît encore Jean Sablon ?), la référence reste le pont.
Tout ça pour dire qu'on a évité le pont, mais qu'on s'est goinfré l'olive
plein pot. Il y a des oliviers sur tout le pourtour méditerranéen, on ne peut pas
faire l'impasse. C'est comme pour les chevaux camargais qui ne sont pas
blancs d'emblée, l'olive noire est d'abord verte puis elle finit en désespoir de
cause par mûrir et noircir. Moi, ma préférée, c'est l'olive de Nyons, noire à
n'en plus pouvoir, et qui se récolte après les premières gelées, plus mûre tu
ne sais pas faire. Dans des conditions artisanales, elle se ramasse au
peigne, après avoir placé des voiles sous les arbres (des oliviers de
préférence, si tu mets de voiles ailleurs, le rendement est forcément moins
bon). Une belle représentation cinématographique a bien documenté les
techniques de ramassage industriel, je n'y étais pas, mais ce devait être
passionnant pour un non initié. Pour ma part, j'ai vu assez de moulins à huile
pour le reste de mon existence somme toute banale, mais je ne désespère
pas de me perfectionner à l'occasion si le besoin s'en fait vraiment sentir (je
n'ai pas vraiment d'excuse à cette non participation, j'avais simplement des
notes de bar à régler, pas possible que j'ai pu boire autant en si peu de
temps). Les Arènes d'Arles sont aussi un grand moment, c'est fort imposant,
plus que le pont d'Avignon, mais il n'y a pas de chanson. On a failli voir
l'Arlésienne, mais pas de chance, elle était en représentation.
Prouvant un savoir faire logistique impressionnant, le bateau et le car
se sont rencontrés pile poil à l'endroit et au moment prévus. Tous étaient
contents de se retrouver, ceux qui étaient partis, ceux qui sont sortis : c'est
vrai que dans ce monde surprenant, on sait quand on se sépare, on ne peut
jamais préjuger vraiment d'une nouvelle rencontre. Parles-en à ceux qui font
des tours dans l'eau en attendant de franchir le détroit d'Ormuz... La
vadrouille Arles-Avignon est sans risque, mais va savoir ce qui peut survenir,
un drône ne coûte presque rien, et il y a des gens qui t'en offriraient à crédit,
histoire d'envenimer le paysage politico-diplomatique.
Mais trève d'inquiétudes mal placées, il nous fallait encore visiter la plus
petite cathédrale de France. J'étais prêt à faire un effort, mais quand j'ai vu
les silhouettes là-haut sur le belvédère, j'ai craqué. Il, devait bien y avoir 80 m
de dénivelé, rien que d'y penser, le charme médiéval de ce petit village s'est
un peu estompé. C'est sûr que j'allais rater le coucher de soleil et que je ne
m'en remettrais jamais. Il ne faut jamais dire jamais, mais je ne prévois rien
par là-bas dans un avenir proche.
La visite de Tournon, j'ai fait l'impasse aussi, j'ai une excuse valable, les
instances qui nous dirigent et qui sont aux petits soins pour nous
m'enjoignent de m'économiser en cas de canicule, cette sollicitude
bienveillante et empathique m'émeut : il y a peut-être vraiment de l'humanité
dans cette attitude, mais peut-être également un peu de comptabilité. Dans
un phénomène caniculaire de cette ampleur, qui gagne quoi ? On perd des
retraités, mais aussi des contribuables, les scores sont difficiles à établir...
La fin de la croisière a ressemblé à un exercice d'incendie avec une
logistique impeccable, il fallait sortir un maximum de gens avec leurs
bagages dans un minimum de temps, les adieux furent donc émouvants mais
vite expédiés, les suivants attendaient déjà sur le quai.
Lyon-Wambrechies avec une clim qui marche, ça dure un moment,
mais, quand tu es au frais, tu prends vite ton mal en patience...








